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LE TURNTABLISM

Le turntablism remonte aux origines mêmes du hip hop, puisqu'il reprend à son compte trois des principaux traits distinctifs du genre : l'art de jouer avec deux platines vinyles (turntable, en anglais) pour isoler et passer en boucle un breakbeat précis, mis au point par Kool Herc aux alentours de 1973 ; le scratche, inventé par Grand Wizard Theodore en 1977 ; le concept de bataille hip hop, au cours de laquelle deux équipes de musiciens rivalisent de virtuosité afin de s'attirer le plus grand public, apparu à la même époque.

L'avènement du rap dans les années 80 a popularisé tous ces principes, mais il les a aussi fait passer au second plan, malgré les morceaux d'anthologie de quelques DJs, comme les "Terminator X Speaks with his Hands" et "Terminator X to the Edge of Panic" de Public Enemy, ou le "DJ Premier in Deep Concentration" de Gangstarr. Starification oblige, les MCs ont peu à peu volé la vedette à leurs DJs. Evolution confirmée dans les années 90, qui voit les producteurs supplanter ces derniers : les nouvelles technologies, le sampler en particulier, permettent en effet de se dispenser des virtuoses des platines. Toutefois, l'art de manier les turntables n'a pas disparu pour autant.

Entre-temps, des batailles de DJs, organisées notamment par le Disco Mix Club (DMC) à partir de 1987, entretiennent la flamme. Elles permettent aux techniques de s'affiner et aux possibilités de se multiplier : de nouveaux types de scratches apparaissent (flare, crab, tweak, slur, chirp, tear, orbit, uzi, hydroplane...), ainsi que le beat juggling, le strobing, qui libèrent les DJs des disques qu'ils jouent et leur permettent de créer leurs propres compositions. Le besoin de réglementer ces batailles de DJs et de leur assurer un jugement impartial aboutit finalement à la création d'une International Turntablism Federation (l'ITF), qui organise son premier championnat en 1996.

Le terme de turntablism lui-même apparaît en 1995, défini par Babu des Beat Junkies, pour distinguer le DJing, acte créatif à part entière, du simple fait de passer des disques. Dans le même temps, sortent les compilations Return of the DJ (sur Bomb Records) et Deep Concentration, les Subterranean Hitz de Wordsound, les Altered Beats d'Axiom, les compilations Vallis du touche-à-tout omniprésent Bill Lasswell, premiers témoignages discographiques à attirer l'attention du public, rap et au-delà, sur cette nouvelle génération de DJs hip hop.

A cette occasion, s'illustrent les artistes phares de cette nouvelle tendance : les Invisibl Skratch Piklz (le jeune A-Trak, D-Styles, Yoga Frog et les déjà célèbres Shortkut, Q-Bert et Mixmaster Mike) ainsi que les Beat Junkies pour la côte Ouest ; les X-Men (Mr. Sinista, Roc Raida, Total Eclipse et Rob Swift) pour la Côte Est. D'autres ensembles moins illustres apparaissent, parmi lesquels les Supernatural Turntablist Artists, les 1200 Hobos, le 5th Platoon, les Bullet Proof Scratch Hamsters (aujourd'hui les Space Travelers de DJ Cue). Les femmes ne sont pas en reste, avec DJ Snowhite et Kuttin Kandi, membre de 5th Platoon et d'un collectif exclusivement féminin, Anomolies.

L'évolution du genre est entre les mains de ses géniteurs. Ses détracteurs ne manquent pas de signaler les prétentions artistiques et intellectuelles de certains turntablists : nombre de ces DJs font en effet l'étalage minutieux de leur technique et de leur virtuosité, tandis que l'ITF cite à loisir les compositeurs avant-gardistes John Cage et Pierre Schaeffer, qui ont tous deux, il est vrai, prôné l'usage des électrophones comme instruments à part entière. De telles ambitions ont souvent très mal fini dans le monde des musiques populaires.

Cependant, même si peu d'albums tiennent la longueur, excepté le X-pressions des X-ecutioners, ou le Live at Future Primitive Sound Session des DJs Cut Chemist (de Jurassic 5 et d'Ozomatli) et Shortkut (des Invisibl Skratch Piklz), nombre de morceaux signés par les turntablists démontrent que l'instinct, l'émotion, la soul, sont toujours en ligne de mire de ce hip hop là. Et le genre, en pleine expansion internationale, notamment au Canada avec Kid Koala et en Angleterre grâce aux talentueux Scratch Perverts remarqués par Mo'Wax, n'a pas fini de faire parler de lui.

Le site de l'ITF

Quelques Albums

X-Pressions : le premier album signé intégralement par des turntablists est aussi le meilleur du genre. Malgré une virtuosité technique qui pourrait sombrer dans la masturbation artistique, les ex X-Men créent une oeuvre tout aussi cohérente que déconcertante (The X-Ecutioners / Asphodel).

The Ablist : le disque solo de l’un des X-Ecutioners s’avère étonnamment facile d’accès et agréable à écouter. Moins essentiel, toutefois, que celui signé par le collectif en entier (Rob Swift / Asphodel) .

Live at Future Primitive Sound Session : deux des DJs les plus brillants de la côte ouest se livrent à un duel sans merci dans l’un des clubs les plus réputés de San Francisco. Un régal (Shortkut & Cut Chemist / Ubiquity) .
Carpal Tunnel Syndrome : jamais aussi consistant qu'un album de hip hop classique, comme la plupart des oeuvres des turntablists, le premier LP du DJ canadien Kid Koala délivre toutefois son petit lot de bonheur (Kid Koala) .